Bourse de Casa: 90 milliards de DH partis en fumée en cinq mois

La capitalisation boursière de la place casablancaise a perdu 14% ou 87 milliards depuis son pic du 9 mars. Une chute qui traduit la perte de confiance des investisseurs et le manque de visibilité tant dans le marché boursier que dans l’économie de façon générale. Retrait des étrangers, baisse d’activité des promoteurs immobiliers, mouvement de boycott, avertissements sur les résultats, ralentissement économique, retard des réformes. Voici ce qui explique la perte de valeur à la Bourse de Casablanca.

Un peu comme les médias, la bourse est la vitrine d’un pays pour les investisseurs et les milieux d’affaires locaux et étrangers. Elle renseigne sur la santé de l’économie, son dynamisme, la confiance des détenteurs de capitaux dans ses perspectives et sur le climat général du pays. “Les investisseurs et les médias étrangers voient le Maroc à travers sa bourse”, selon l’expression d’un important investisseur de Casablanca. Ils ne regardent pas Doing Business, mais les indices boursiers.

Au Maroc, la Bourse de Casablanca a longtemps été déconnectée de l’économie réelle. On se souvient qu’en 2006 et 2007, les cours réalisaient des progressions insolentes que le niveau de croissance du PIB ne justifiait pas, et que les années suivantes les cotations dégringolaient alors que le niveau d’activité économique se maintenait.

Aujourd’hui, le marché boursier semble un peu moins déconnecté de la réalité. Certes, il n’est toujours pas représentatif du tissu économique du pays: plusieurs secteurs d’activité comme l’agriculture, le textile, le tourisme y sont peu ou pas du tout représentés et le nombre d’entreprises cotées demeure limité. Mais l’évolution des cours et des indices boursiers aujourd’hui colle avec le climat général du Maroc et la situation socio-économique du pays.

Après le pic du 9 mars, la dégringolade

A côté du volume de transactions, la capitalisation boursière (nombre de titres composant le capital des sociétés cotées multiplié par leurs cours) est un indicateur pertinent à analyser car il reflète la valorisation qu’accordent les investisseurs aux entreprises listées. Parmi ces entreprises (75 au total), on retrouve des géants et des fleurons de l’économie nationale (Maroc Telecom, Attijariwafa bank…) mais aussi des réussites à taille moyenne ou petite (Dari Couspate, HPS…).

Depuis le début de l’année 2018, cette capitalisation boursière a fondu de 42 milliards de DH. Elle est passée de 627 à 585 milliards de DH le 3 septembre. Depuis le 9 mars, date où elle avait atteint son plus haut niveau (672 milliards de DH), elle a perdu 87 milliards de DH.

Des milliards de DH partis en fumée, près de 14% de la capitalisation boursière en moins de cinq mois. Certes, cette perte de valeur est théorique, virtuelle, elle ne devient réelle que lorsque les détenteurs d’actions les vendent effectivement à perte. Mais une capitalisation boursière est le reflet de la confiance des investisseurs, et une baisse de la première traduit la perte de la seconde.

Pourquoi cette perte de confiance? L’année avait pourtant bien démarré: de fin 2017 au 9 mars 2018, la capitalisation avait gagné 7,3% ou 45 milliards de DH, se maintenant sur la tendance haussière observée en 2016 et 2017.

En fait, même si la situation de la liquidité monétaire était toujours favorable et le marché des taux (concurrent du marché actions) peu attractif, plusieurs facteurs dont certains sont intrinsèques à la Bourse de Casablanca et d’autres liés à la situation socio-économique générale expliquent le renversement de tendance.

D’abord, même si les sociétés cotées ont publié, courant mars 2018, des résultats globalement favorables avec des bénéfices en hausse de 11% en 2017, quelques réalisations (bénéfices, dividendes…) ont déçu les investisseurs. C’est le cas des promoteurs immobiliers cotés, principalement Addoha.

D’ailleurs, c’est principalement le secteur immobilier qui est à l’origine de la contre-performance du marché. Son indice affiche une chute de près de 50% depuis le début de l’année. La capitalisation d’Addoha a fondu de moitié, passant de 10,6 à 5,2 milliards de DH. Celle d’Alliances de 2,6 à 1,7 milliard et Résidences Dar Saada de 4 à 2,8 milliards de DH.

Notons que le secteur immobilier inquiète sérieusement les investisseurs. Leur manque de visibilité sur l’avenir des opérateurs participe à la poursuite de la baisse des cours.

Les secteurs des matériaux de construction et de l’assurance ne sont pas en reste. Le premier, dont l’activité est liée à celle de la construction et des projets d’infrastructures, est en petite forme et le contrat programme du BTP n’a toujours pas vu le jour. La capitalisation de LafargeHolcim est passée de 46,4 milliards de DH en début d’année à 38,9 milliards aujourd’hui. Celle de Sonasid de 2,7 à 2 milliards de DH.

Pour l’assurance, la hausse de la sinistralité a pénalisé le leader du secteur, Wafa Assurance, dont la capitalisation a plongé de 17,3 à 13,6 milliards de DH.

Le mouvement de boycott a aggravé la situation

Deuxième facteur ayant contribué à la baisse du marché, le retrait des investisseurs étrangers, estimant qu’ils ont réalisé des plus-values suffisantes, que la valorisation de la place a atteint un niveau élevé et que la croissance bénéficiaire des sociétés cotées attendue au cours des deux prochaines années sera inférieure à celle réalisée en 2016 et 2017.

A cela s’ajoute le reclassement négatif de certaines valeurs cotées au Maroc dans l’indice international MSCI.

Ce retrait des étrangers a entraîné celui d’une partie des investisseurs locaux ou du moins une réduction de leur exposition sur le marché actions.

Mais l’événement qui a frappé de plein fouet la Bourse de Casablanca, et la dynamique économique de manière générale, c’est le mouvement de boycott de trois marques de grande consommation qui a démarré le 20 avril. Juste après cette date, les cours ont accéléré leur baisse jusqu’à la mi-juillet.

Certes, l’impact n’était pas direct. Deux des trois entreprises boycottées sont très peu liquides en bourse, leurs cours n’ont pas fortement baissé et leur poids n’est pas significatif. La troisième n’est même pas représentée à la cote. L’impact était plutôt indirect. Les investisseurs sont entrés dans une phase de méfiance, d’attentisme, à l’image de tout le milieu des affaires. Les pouvoirs publics parlaient même à l’époque de craintes relevées chez les investisseurs étrangers.

La situation économique est déjà peu favorable

Ce mouvement de boycott est venu aggraver une situation déjà peu reluisante, avec une bourse atone et une économie qui peine à redécoller. Les investisseurs et milieux d’affaires voient plusieurs indicateurs qui n’incitent pas à la prise de risque :

– La croissance économique est prévue à la baisse en 2018 et 2019.

– Les activités non agricoles se redressent très lentement.

– Les ventes de ciment sont toujours en baisse et le crédit bancaire croît timidement.

– Le taux de chômage résiste à son niveau de 9-10%.

– Les investissements directs étrangers sont en baisse.

– Les délais de paiement crèvent le plafond et les défaillances d’entreprises poursuivent leur hausse.

– L’investissement fait du surplace pour ne pas dire qu’il baisse.

– Les stratégies et contrats programmes de certains secteurs tardent à voir le jour: BTP, immobilier…

– L’action des pouvoirs publics est lente et les réformes réclamées aussi bien par le Souverain que par les masses tardent à voir le jour.

Dans cette conjoncture, il est normal que le marché boursier soit orienté à la baisse. Le problème est que ce dernier manque cruellement de liquidité ce qui fait que quelques échanges d’actions suite à une information négative ou une rumeur font baisser les cours sans profondeur.

Manque de visibilité et attente de signaux forts

Et cette situation risque de se prolonger. Ceux dont l’espoir repose sur les résultats semestriels des sociétés cotées, qui seront publiés ce mois de septembre, risquent la désillusion quand on voit le nombre d’avertissements sur les résultats publiés jusqu’ici: Wafa Assurance, SNEP, SMI (filiale de Managem), Addoha… Clairement, les investisseurs manquent de visibilité et l’éclaircie ne semble pas pointer à l’horizon.

Ce qui semble nécessaire pour redresser la situation, ce sont des signaux forts de relance de l’économie de la part des pouvoirs publics, la concrétisation de certaines réformes urgentes (délais de paiement, refonte de la stratégie du secteur immobilier)…

Bien entendu, cela doit s’accompagner par des mesures propres au marché boursier. Le passage à la Bourse 2.0, annoncé il y a quelques mois et devant permettre de dynamiser le marché, doit se faire plus rapidement, et surtout, de nouvelles introductions sont nécessaires, principalement de nouvelles locomotives car les entreprises qui ont joué ce rôle jusqu’à aujourd’hui comme les sociétés immobilières négocient actuellement un virage difficile…

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